webFuuta


R.P. Patrick O'Reilly
Gilbert Vieillard. Mon ami l'Africain

Edition privée non-commerciale. Dijon. 1942. 167 p


Left       Table des matieres       Right

Elève
A l'Institution Saint-Joseph
Le Havre

La première soirée d'un pensionnaire… Que ceux qui ont connu ça se souviennent.
J'ai neuf ou dix ans. L'omnibus familial m'a déposé à la porte de l'Institution Saint-Joseph au Havre. Auguste, le cocher, a porté la malle dans un sinistre vestibule grillagé, la malle dont le couvercle contient, écrite en anglaise, sur deux colonnes, la “Liste des effets de l'élève Patrick O'Reilly n° 108”. Mes parents ont fait antichambre pour saluer un supérieur pressé et bénisseur, que guette une cirrhose du foie. Le trousseau a été confié à la lingerie. Les mains maternelles ont, pour un soir encore, étalé la chemise de nuit sur le lit entr'ouvert. Maintenant, tous les rites ayant été accomplis, il faut faire le pas, une fois encore promettre “d'être sage”, de “bien travailler”.
— “Sois un homme !… Surtout, n'oublie pas de laver tes dents ! … Nous reviendrons te voir dimanche prochain !”
C'est la séparation, la première joie de la vie nouvelle. Anxiété aussi de cet océan que l'on aborde en crânant, mais au fond bien désolé. Que ceux qui ont connu ces moments-là se souviennent…
Quelle avait pu être l'idée de ma mère en m'affublant pour cette journée d'un saurrau noir, de confection domestique, dont l'empiècement carré, les poignets et le bas de jupe avaient été soutachés de rouge ? Je n'en sais vraiment rien. Il est probable que ça devait faire “plus gentil”… Mais ce que je sais bien, c'est que ma réaction fut toute conformiste. Instantanément, en me constatant le seul propriétaire d'un tablier galonné, je devins un enfant mille fois plus malheureux de se sentir celui-qui-avait-untablier-qui-n'était-pas-comme-les-autres que d'avoir quitté les miens.
De brocards en taquineries, la nuit arriva néanmoins. On monta au dortoir. Pourquoi ce même galon qui égayait les chemises de nuit de mes voisins, devenait-il ridicule sur mon tablier ? Il y avait là un mystère, le mystère de la mode, que je n'étais pas assez malin pour éclaircir, comme j'étais, hélas ! trop timoré, ou trop faible, pour imposer par la violence mon tablier à mes camarades et trop docile encore pour songer à laisser accroché au porte-manteau, le lendemain matin, un vêtement qu'on m'avait ordonné de porter. Il me restait à souffrir de ce singulier uniforme, sous l'œil narquois de mes condisciples.
Ce fut Gilbert qui me délivra. J'avais joué avec lui chez ses parents, nos familles étaient en relations et, peut-être, lui avais-je été recommandé. Quelques mois de pension l'avaient déjà familiarisé avec la faune locale et ses mœurs. Sans que j'eusse besoin de lui signaler ma détresse, dès le lendemain, il m'entraîna dans un coin de la cour et me dégrada des fils, il s'y prenait avec les dents et déchirait le galon. En un tout- de main, l'affaire fut réglée et le ruban effiloché disparut dans le puisard d'un caniveau.
J'avais un ami.
Ce soir, entreprenant de retrouver sa silhouette et son âme, il me semble que je vais coudre au tablier de Gilbert ce ruban dont il m'a si gentiment délivré ce premier automne de notre amitié, que je vais coudre à son tablier le ruban destiné à marquer en lui un-homme-qui-n'était-pas-tout-à-fait-comme-lesautres.

Ainsi, avant la guerre, avant l'autre guerre, plusieurs années avons-nous vécu côte à côte : voisins de table, voisins d'étude, voisins de lit.
Ah ! ce petit dortoir d'avant la première communion. Deux femmes s'y occupaient des moins de dix ans que nous étions Mademoiselle Hélène et “la Petite Naine”.
Après trente ans, je fais de la première, une Junon à la poitrine ferme, un peu brusque, mais non sans tendresse, quelque religieuse sécularisée. Durant les récréations, dans les courants d'air, sous la voussure d'une porte, elle tenait un petit comptoir de confiserie : la boutique. Elle se montrait généreuse et retournait parfois ses fonds de boîtes dans les mains de ceux qui manquaient d'argent. Sa bonté compensait pour moi la canaillerie de certains camarades. Car c'est dans cette petite boutique que j'ai vu voler pour la première fois ! Mademoiselle Hélène s'occupait également de l'infirmerie. C'était auprès d'elle qu'on venait faire soigner les genoux “couronnés” après les chutes. On ne lui en faisait pas accroire, mais elle savait tout de même qu'un pansement collé sur une plaie, cela ne s'enlève pas d'un coup sec…
L'autre, sorte de Fée Carabosse, disgraciée, moustachue et ratatinée, était aussi rêche que la main-éponge qu'elle nous passait chaque matin autour des oreilles, à peine humide, pour ne pas trop se mouiller. Elle surveillait le dortoir, le cou pris jusqu'au menton dans une guimpe en tulle noir, baleinée, bordée d'une ruche, son buste lilliputien élargi par des manches à gigot. Une montre d'argent était glissée dans la ceinture de sa robe, au bout d'une chaîne en jais qui s'accrochait à une broche de piété. Quand, l'œil méchant et l'haleine fétide, montée sur un petit banc, elle battait des mains pour le départ matinal et expulsait les retardataires somnolents, le grotesque en elle le disputait à l'odieux.
C'est dans le dortoir de la “Petite Naine” que se situe un autre souvenir.
Pour un collégien pensionnaire, la vie réelle commence à la minute où, dans l'alcôve, il entend tomber les chaussures de la préposée au dortoir. Le silence, la nuit, une surveillance relâchée, la chaleur du lit et jusqu'à cette aisance d'un corps dévêtu… alors, tout est pour lui. Depuis le réveil jusqu'à cette heure tardive, il a connu la contrainte et l'obligation. Maintenant, il ne tourne plus dans la cage commune. Il a enfin mérité, avec l'accès dans un lieu d'asile, une sorte d'inviolabilité. Il a surtout retrouvé la liberté de son corps et la pleine jouissance de son âme. Je crois que c'est dans ce petit dortoir que j'ai pris l'habitude de me sentir davantage vivre la nuit que le jour. Ah ! ces conversations chuchotées de couche à couche, ou bien à crapetons, dans les intervalles. Ah ! pour aller visiter un camarade un peu lointain, ces promenades à quatre pattes sous la quincaillerie poussiéreuse des sommiers métalliques, au milieu d'un labyrinthe de paires de chaussures, de descentes de lits, avec des bretelles tendues comme des lacets sous les chaises…
A dix ans, sous la flamme inégale d'une veilleuse au gaz, entre une transaction sur des billes, des timbres faux ou des taille-crayons, et des pronostics sur “qui récitera demain matin en grec ?”, nous avons discerné avec Gilbert les éléments de notre avenir. Étrange prescience de nos destinées ! Souvent, ensemble, nous nous en sommmes souvenus. Remontée de lectures extra-scolaires, impression laissée par quelque missionnaire de passage, zèle apostolique provenant d'une instruction de retraite…, il s'agissait des lointains tropiques ensoleillés, de sauvages à plumes, de précipices et de grandes marches à travers d'étranges civilisations. Il s'agissait aussi de païens à évangéliser, de sang répandu et du Ciel qui s'ouvrait sur ces perspectives. Cela était bien incertain, encore, et puéril. Sans le savoir, tout de même, nous nous partagions le monde.
Mais en attendant ces futures épopées colorées, il nous restait la grisaille quotidienne, car il fallait vivre. Et notre monde était réduit à la superficie d'une cour de récréation, que les plus habiles traversaient d'un jet de balle, et où se mélangeaient à certaines heures cinquante pensionnaires et quatre ou cinq fois plus d'externes. Quelle macédoine ! Et pourtant, dans ce pudding humain, les classes restaient assez homogènes. Il y avait peu de fréquentation entre garçons appartenant à des groupes différents.
Certains noms, certaines silhouettes surgissent pour moi de ce rectangle caillouteux où nous pataugions l'hiver et dont l'été faisait une arène poussiéreuse. Daniel Narcy, surnommé je ne sais pas trop pourquoi Pipicui, distrait, malicieux et bienveillant, le prototype du futur X qu'il devait devenir. La douceur et la sagesse mêmes, ce garçon pacifique, dont la vie devait faire un fabricant de torpilles ! Il déposait ses grandes lunettes rondes sur le guichet de la conciergerie pendant les récréations et les rechaussait ensuite aux études, non sans les avoir soigneusement essuyées, pour achever, avec une rapidité dont j'étais le premier bénéficiaire, des mot à mot du De Bello Gallico sur des copies pliées en quatre, portant, en tête des colonnes de gauche et de droite : J.M.J., B. M. T., mystérieuses initiales, dont je n'appris que plus tard l'exacte signification.
André Chérou, ou peut-être Chéron, qui, sautillant et plein de grâce mondaine, descendait chaque matin en costume marin les marches de la cour. Pouponné par trois ou quatre femmes, avec ses nœuds bouffants, son sifflet à tresse blanche, un mouchoir de soie, des parements empesés, des badges et des chevrons, il nous apparaissait aussi frais, aussi rose, aussi bien habillé que si on l'avait sorti, cinq minutes plus tôt, d'une des vitrines de chez Vaxelaire.
Bernard Roussel et Pierre d'Ozouville contrastaient étrangement : deux garçons taillés à la hache. Roussel faisait de la boxe et, à défaut de sac de sable, se durcissait les poings nus contre les tuyaux de descente d'eau. Et tant d'autres…
Parmi cette bande, Gilbert apparaissait comme un jeune dieu. Avant l'âge ingrat, vers onze ou douze ans, avec ses cheveux noirs et son regard profond, ce petit bonhomme au teint brun figure ce que l'on est convenu d'appeler “un bel enfant”, de ceux que les vieilles dames ou les tendres demoiselles arrêtent dans la rue pour les cajoler, juste au même titre qu'un chaton. Il avait une façon particulièrement attachante de pencher la tête en avant et de la redresser, et quelques gestes d'une grâce nonchalante et câline, qu'on aurait pu croire voulus, mais qui étaient, je pense, spontanés. Assez féminin par ce côté d'abandon et de charme, il se retrouvait homme par de soudains retours de fierté et, de-ci de-là, des rages froides. Il avait des mains nettes et sèches, aux ongles courts, presque des mains asiatiques, des mains d'homme, cependant, bien que construites pour la douceur des caresses et les tâches délicates. Toute sa vie, il conservera la même voix, une voix de gorge, étouffée, assez curieusement timbrée, une voix que je sais mal définir, mais qui me paraissait surtout émouvante dans les notes graves. Elle prenait alors des sonorités de confidences, de regrets et d'aveux, qui attaquaient directement les fibres sensibles et touchaient l'âme. Et dans la joie, quand de loin il vous faisait signe après une absence, quel chaud appel !
Plutôt grêle, un coude remis de travers, après une chute, par un praticien de campagne, il montrait peu d'aptitudes sportives. Au football, il jouait mal, très mal, dribblait gauchement et touchait sans cesse le ballon avec les mains. C'était assez dans son genre de goguenarder alors : “J'en ai fait exprès !” Il mettait parfois quelque affection dans ses maladresses. Il se rattrapait un peu à la balle au chasseur, sans parvenir à égaler en précision Titi Rousselet, un petit Cauchois râblé, dont les balles à un sou, durcies par de savantes macérations nocturnes dans son pot à eau, — c'était naturellement un procédé interdit, — lancées d'un bras musclé et précis, laissaient des bleus sur les chairs qu'elles atteignaient. Mais quand il fallait de l'audace, un effort rapide, risquer son va-tout : aux barres, à l'hirondelle, au foulard, alors il se retrouvait parmi les meilleurs.
Il était habitué à cette compagnie. En classe, sa supériorité s'imposait. Seul, un nommé Charles Bertrand lui disputait les premières places. Bertrand était un externe du type bûcheur et tenace. Gilbert Vieillard jouait au pensionnaire intelligent et un peu fantaisiste. Ainsi assistions-nous à cette lutte de toujours entre la méthode et la facilité. Quand un abbé Santais, professeur zélé, désireux d'exciter notre apathie, séparait sa classe en deux clans, Bertrand et Vieillard se trouvaient toujours parmi les chefs de bande.
J'écris ces choses sans parti pris, m'étant toujours montré un spectateur fort désintéressé de ces conflits scolaires. Désintéressement qui me coûtait, d'ailleurs, pas mal de tablature : colles, piquets ou pensums. Et aussi, oh ignominie ! des séjours sur l'estrade directoriale, un Virgile à la main, durant une bonne partie des repas.
Comme Vieillard et Bertrand tenaient la tête, O'Reilly et de Geuser tenaient la queue. Un gentil garçon, ce François de Geuser, barbouillé, tout en souplesse, assez fermé et méditatif, paresseux en diable, Son bureau de bricoleur était rempli de désordre et d'un magnifique bric-à-brac. J'ai appris avec regret, ces temps derniers, que la vie avait été dure pour lui. Cela valait bien la peine d'être le frère d'une sainte ! Car je connus un temps où toutes les vitrines du quartier Saint-Sulpice exposaient la photographie d'une jeune fille en vêtement de nuit, allongée sur un oreiller de malade, dont l'autobiographie se cachait sous le pseudonyme de Consummata. Cette mystique de la rue Faure, qui étonnait, avant de mourir, les médecins du Havre et aida, après son départ, bien des ascensions spirituelles, était la sœur de mon ami François de Geuser… Elle nous sauvera, mon cher François, votre sœur, comme l'amitié de Gilbert, jadis, — grâce à une certaine participation de mérites entre amis, — nous sauvait de notre médiocrité.
Car non seulement Gilbert se montrait un élève brillant, non seulement il écrivait des vers, mais il avait une façon, que je trouvais admirable d'aisance, de réciter ses leçons. Et quand, par hasard, pris de court, il “ne savait plus”, je l'admirais encore mille fois davantage, parce qu'il savait parfaitement attendrir ses professeurs et jouer du mouchoir.
D'ailleurs, pas du tout sainte-nitouche et consentant à prendre ses risques. Lors des sorties dominicales, grâce à d'habiles horaires et à la suppression du dîner, nous resquillions — moitié sur la famille et moitié sur le collège — deux ou trois heures de liberté totale. En général, il s'agissait d'aller chercher la foire où elle se logeait : au Rond-Point, sur la jetée et, vers la Noël, aux alentours de l'Hôtel de Ville. La femme à barbe, les poignets de force des lutteurs forains en maillots roses, les échafaudages branlants et le tintamarre dantesque des montagnes russes, les balançoires, les sabres avalés, les poissons rouges qui apparaissent ou s'évanouissent, la bonne aventure, les tirs à pipes, les loteries, les jeux d'anneaux… voilà ce qui nous attirait. Enfants trop bien élevés, ces cris, cette libre joie, toute cette atmosphère de parfums à bon marché et de musique mécanique, nous remplissaient d'une aise décuplée par l'aubaine d'une sortie clandestine. Oui, vraiment, les morceaux de bravoure les mieux venus du cinéma populaire, le bal du Quatorze Juillet de René Clair ou celui de l'Hôtel du Nord, n'ont jamais pu me redonner cette qualité de plaisir qu'à douze ans j'éprouvais en errant avec Gilbert au travers des baraques de la Foire Saint-Michel. Quelles débauches de nougats, de cochons en pain d'épice marqués de nos initiales en sucre rose et d'“excellents fondants à six sous le quart et onze sous la demi-livre” !
C'était bien plus amusant que tous les gymkhanas, les comédies et les goûters de la famille. Et surtout, pas la voix acide de l'institutrice : “Mettez bien vos serviettes et attention de ne pas vous tacher !” Tout le pécule de la semaine y passait et nous empruntions même parfois à mon frère Philippe, plus modéré dans ses plaisirs, ou comptant moins sur les bonnes grâces de Mademoiselle Hélène.
Malgré ces escapades, aux Prix, il fallait un “grand” pour coltiner la pile enrubannée de ses livres rutilants, et sa mère pâlissait de plaisir en entendant le lecteur du palmarès proclamer de sa voix fatiguée une douzaine de prix pour l'élève Gilbert Vieillard, de Beaurepaire.

Left       Table des matieres       Right