webFuuta


R.P. Patrick O'Reilly
Gilbert Vieillard. Mon ami l'Africain

Edition privée non-commerciale. Dijon. 1942. 167 p


Left       Table des matieres       Right

Caporal-chef
Groupe franc
9e Régiment de Tirailleurs Marocains. S. P. 19

En plein bonheur africain, tout à ses Peuls, à ses études et aux chers siens, Gilbert se préoccupait assez peu des fluctuations de la politique européenne. Il n'était pas un colonial abonné au Temps. Et en France, l'idée ne lui vint jamais de retirer sa carte d'électeur. “Nous vivons un rêve très inactuel, écrivait-il lors de son premier séjour comme administrateur, en octobre 1935, à son ami Pédron. Quels chambards nous réveilleront ? Ne lisant aucun journal, nous n'en savons rien.”
Du reste, quand par hasard il ouvrait les feuilles, ce qu'il y rencontrait n'était guère fait pour le rassurer. En septembre 1938, mettant sur pied avec sa mère quelques projets de congé en France, il écrit à Beaurepaire :

« Tout ceci, bien entendu, si les Sudètes nous fichent la paix, eux et ceux qui sont derrière, et Messieurs les nationalistes de tous pays, et les Cachoubes. Je viens d'apprendre que les Allemands fomentent un mouvement autonomiste chez les Cachoubes de Pomérélie ! Que ferons-nous si les Cachoubes veulent mourir — et tuer — pour la Cachoubie immortelle.
(Baramandougou, 17 septembre 1938.)

Nous savons ce qu'il en advint.

Lorsque après le brouhaha et les chassés-croisés de septembre 1939 je pus reprendre contact avec mes amis, ma surprise fut grande en recevant un mot de Gilbert, dans une enveloppe censurée par le contrôle postal et sous le signe de la franchise militaire. N'avait-il pas quarante ans ? N'était-il pas marié, chargé de famille et dix fois plus utile en Afrique, à Dakar même, qu'à brouetter de la terre dans un régiment de pionniers ?
Il n'en avait pas jugé ainsi et m'écrivait :

« J'ai fait le geste un peu ridicule de rester soldat au lieu d'aller recruter des nègres, comme mon sort m'y désignait. Je ne sais pas trop quelle explication est la meilleure. Je crois que la psychose de guerre, dans laquelle nous avons grandi, dure encore pour moi. Je ne veux pas être autre chose que combattant, quand ma nation est en guerre. Oui, quand un pays est en guerre, les hommes doivent y être, qu'ils soient pacifistes ou non, et y faire leur métier de soldat. Cela n'empêche pas de haïr la guerre.
D'ailleurs, je ne guerroie ni peu ni prou, le secteur postal 4o étant dans les figuiers et les palmiers. »
(19 octobre 1939.)

Sa réaction avait été spontanée. Nos morts nous commandent et nous expliquent, et il avait de qui tenir. Son trisaïeul était à Valmy, commandant une demi-brigade ; en 1870, un de ses oncles paternels combattit comme volontaire à Champigny et vit le siège de Paris ; le fils de ce dernier, trépané après Poperinghe, trois fois blessé, était remonté trois fois au front, pour mourir à la prise de la Malmaison, un jour de victoire. Le père de Gilbert, cavalier transformé en mitrailleur, avait terminé la guerre de 1914 aux côtés de Mangin, avec un bras assez amoché…
Dès le début d'octobre, Gilbert était en France, sur la Côte d'Azur.

« Les péripéties de mon très amusant voyage étant d'ordre militaire, mande-t-il à sa mère, ne peuvent se raconter par lettre. Puis-je dire que je joue à saute-mouton ? Que je chipe des figues dans les vergers ? (L'amour des figues, c'est de toi que je le tiens.) Que je commande un groupe de combat de douze “Marocains”, dont quatre Français ? Que j'apprends des chansons arabes ? Que la vie est extraordinairement simple ? Que je vois, outre ma famille militaire, les cousins qui me comblent de raisin pour mes “gorilles” ? Ils ont le défaut d'habiter à une heure de marche. En revanche, je vais me décrasser dans une famille de sept “moins de dix ans”, dont je suis devenu l'animal favori. »

A la fin du mois, son unité monte dans les Ardennes, le pays de sa mère :

« Ma nouvelle place m'amène au lieu de ta naissance, ou presque… Il a fallu quarante ans pour que j'arrive au pays de Mlle Clémence Jullion. Il y fait bon, mais pas chaud… Mon Dieu, que le froid aux pieds est une terrible chose ! D'ailleurs, tout va. Je suis très heureux et je vous aime. »
(30 octobre 1939.)

Et peu de jours plus tard :

« On chante le Dies irae très mal dans les églises du Nord, même le 2 novembre. J'arrache des betteraves, je braconne des lapins et je porte des sabots… Mon lieutenant est un monsieur bien né, à particule, Vendéen et charmant, qui croit “en Dieu et la Patrie” . Il est tout plein gentil. Le milieu se compose de montagnards marocains, de gnerons provençaux et d'indigènes septentrionaux… Nous vivons dans la boue, mais le soleil est agréable. Vive la vie, jusqu'à la fin… je t'aime, ma maman, plus que tout. »
(Dimanche, 5 novembre 1939)

Ainsi passera-t-il le début de l'hiver dans des cantonnements ardennais, caporal — le plus modeste grade de l'armée française d'un groupe marocain. Il est en bons termes avec son petit lieutenant chouan, “indulgent pour ses inexpériences de réserviste ”, ainsi qu'avec un jeune clerc, bon jouer d'échecs. Mais c'est surtout dans la compagnie des Marocains qu'il vit.

« Je te les présente, mande-t-il à sa femme. Himan, caporal que tu connaissais par la photo, déjà un peu chauve, songe à ses vaches, à la terre qu'il a achetée, vieux soldat rouspéteur, assommant et brave homme. Hassan, tireur, le plus fin de la bande, gentil mais tire au flanc. Nous échangeons les soirs des leçons d'arabe et de français. Amar, chargeur , grand, avec le poil et la moustache comme un chat, crapulard, buveur de vin, fumeur de kif ; Larbi, homme pieux, seul à jeûner tout le Ramadan, une bonne tête de jardinier de chez nous, pourvoyeur ; premier ravitailleur Hellal, qui a l'air d'un gros bébé, naïf etgentil. Je l'appelle “macho”, parce qu'un jour il appela ainsi le chameau, et cette fine plaisanterie nous réunit dans une joie amicale. Il est toujours prêt à laver ma gamelle, à rendre service. Abd-el-Kader, 2e ravitailleur, revenant de l'armée espagnole, où il a servi huit ans, me fait des cigarettes et ne comprend pas qu'un Roumi aussi savant ne se fasse pas musulman. Zerbouni, sans personnalité, voltigeur ; Mahmoud, nègre de Fez, jeune, triste et sans doute poitrinaire — avec des jours de gaîté. Et enfin, “380”, dont je ne sais plus le nom… »
(13 novembre 1939)

Ces noms reviendront souvent dans ses lettres. Voici, par exemple, un tableau du réveil :

« A 6 h 25, un coup de sifflet, celui du réveil. (Défendues les joyeuses sonneries, “aux armées”.) “Dibout ! Nôdou !” crie le caporani. La pièce obscure, où ronflaient trente Marocains, dont un Français, s'éclaire et l'on peut voir la vapeur des respirations dans l'air froid. Mon voisin de gauche, le vieux Larbi, glisse sur son séant et me tend la main : “Ibah el khir ! — Le Bien sur ton matin !” Nous nous baisons les mains, gravement. Hellal, le petit voisin de droite, s'ébroue plus lentement ; il a si sommeil, le pauvre gros ! Et nouveau serrement de mains. Les trente se remuent, s'enturbannent, deviennent de plus en plus bruyants… »

Pour sa femme, il note l'atmosphère d'un repas :

« J'ai reçu hier (toutes mes lettres commencent ainsi, ô généreuse) un beau gâteau, dont j'ai mangé une part, et tout le “groupe” a communié dans la bonne chose issue de ton travail. On a décidé que la “maison” du caporal-chef était “nimro ouahad, — numéro un” ! On dit “maison” par euphémisme — “femme”, est un mot indécent, après lequel on dit : “Sauf votre respect”, comme après “juif” et “cochon”. »
(17 novembre 1939.)

Et voici une notation vespérale :

« Nous jouons toujours au soldat, dans les bois, et le soir nous revenons en chantant vers la paille hospitalière en longues hordes hérissées de fagots branchus à la lueur d'un soleil tout rond et tout rouge : les bois ardennais en voient de dures ! … Il fait un froid de bourreau chinois. Au point que c'en est presque drôle. J'aime les températures excessives… Tout de même, le soir, dans la grange, à force de couvertures, de chaussettes et de tricots, avec le vieux Larbi à gauche et le jeune gros Hellal à droite, une bougie sur le rebord de la mangeoire, il fait presque bon et l'on peut se laisser ravir par l'enchantement d'un livre. »

C'est dans ces conditions qu'il relit Villon, dévore Guerre et Paix, s'enthousiasme pour les derniers Jules Romain, découvre Thoreau, et aussi Morgan. Sparkenbroke et Fontaine lui paraissent des :

« bouquins merveilleux. Des Anglais esthètes y parlent trop bien d'Amour, de Poésie, de Vie, de Bonheur… et l'on oublie la paille, le froid et mes voisins Larbi et Hellal, dont les cuisses dures me font des bleus”.
(10 janvier 194o.) »

Ainsi mêle-t-il sans cesse ses occupations militaires et ses préoccupations d'homme, ses souvenirs à son présent :

« Drôle de fête nationale passée à creuser des trous, écrit-il à sa femme le 11 novembre 1939. Nous devions faire des fouilles, en novembre, avec Th. Monod, afin de retrouver les vestiges des civilisations nègres disparues. Ici, nous retrouvons les vestiges d'une “civilisation” plus récente, celle de 1914-18, c'est-à-dire des fusées et des éclats d'obus rouillés, lamentables ferrailles. »

Malgré tout, l'Afrique le poursuit. Les nouvelles qu'il en reçoit ne sont pas faites pour diminuer sa passion :

« M. Gaden est mort il y a quelques semaines, laissant sur fiches un gros dictionnaire. Qui sait ? peut-être, un jour, mettrai-je la dernière main à ce travail. Pauvre homme qui a vieilli tout seul, timide et fier, comme un vieil offcier célibataire qu'il était.
Mort aussi un curieux garçon, Anglais, grand ami des Peuls, qui vagabondait à travers l'Afrique, à peu près comme moi, mais avec plus d'argent. Nous espérions nous rencontrer un jour. Mais il est mort au Darfour, le 10 novembre, m'apprend un papier officiel du Soudan Egyptien. »
(A sa mère, 7 janvier 194o.)

Comme toujours, au milieu des plus dures conditions d'existence, parmi ces deuils qui l'attristent, il trouve une source inépuisable de joie et de sérénité dans la nature.

« Noël, écrit-il à sa femme. Aujourd'hui la gelée blanche et la brume ont transfiguré les bois. C'est trop beau. On dirait une autre planète : silencieuse, glacée, mais pacifique et pacifiante. »

Le premier jour de l'an fut également une bonne journée :

« J'ai pris mes sabots et dans le petit matin filé sur la neige. En trois cents mètres on sort du village, bruyant de batailles de boules de neige, et la solitude silencieuse vous envahit. Les chemins sont cachés sous la neige vierge, la brume vous isole dans une île blanche et plate sur un infini sans contours et sans limites. Ces paysages horizontaux et indéfinis, monochromes, donnent toujours à l'âme une mélancolique pacification : la mer, les plaines soudanaises, le vert marais des lacs nigériens. J'ai gagné, par les champs enchantés, coupés de pistes de lièvres, un petit calvaire qui domine une croupe ondulée. Le Christ rouillé était bien seul entre deux cyprès malades, avec un peu de neige entre ses pieds cloués — une douille d'obus au bas de la croix — quelque porte-bouquet ? ou idée saugrenue de quelque passant philosophe d'associer l'immonde ferraille au grand Pacificateur.
Mais il faisait bon marcher dans le froid, avec des pieds chauds, d'être un peu seul, — seul avec son absente. Vas-tu aussi te promener dans les bois neigeux, montrer aux filles les petites traces des lapins, et les taches rouges que fait leurpipi dans la neige ? »
(1er janvier 1940)

De temps à autre, songeant à ses enfants, il agrandit son écriture et en gros caractères joint une finale à leur intention :

« Ma plume grince, et je n'arriverai pas à remercier les papounettes des cartes à chats. J'ai toujours des amies souris qui couchent dans un trou près de ma tête. Hier soir, j'en ai attrapé une par la queue qui sortait du trou, mais nous sommes toujours amis, malgré cette mauvaise farce. »
(27 novembre 1939.)

Le 26 février, son régiment prenait les avant-postes devant les ouvrages fortifiés de la ligne Maginot, quelque part en face de Sarrelouis. Sur ces entrefaites, il a été nommé sergent et détaché sur sa demande au groupe franc de son unité.

« Nous sommes à présent dans le jeu. Un jeu pas très, très dangereux, le jeu tout de même. Toutes les deux nuits, ou toutes les trois nuits, ou toutes les nuits, nous nous promenons dans le pays de Verther.
Je suis très content de mes hommes. Ils ont confiance en moi, moi en eux. Et pas mécontent de mes petits nerfs.
Nous jouons aux brigands. Ton époux porte grenades et poignard à la ceinture. »
(10 mars 1940.)

Il s'agit d'empêcher les Allemands de faire la loi dans le no man's land, une zone vidée de civils, de quelques kilomètres de large. Là dedans, des P.A. — points d'appuis, — pour “occuper”. Entre les P.A. opèrent les groupes francs, formés de volontaires.

« Ces messieurs, m'écrivait-il alors, ont un uniforme sans uniformité, où domine la peau de mouton, la botte en caoutchouc et le casque couvert de toile à sac — armement habituel, plus mitraillettes et poignards ! (J'ai bonne mine.) Les gens d'en face forment de petites bandes assez culottées, qui taquinent les postes, attaquent les autos ; de part et d'autre, on pose des embuscades. C'est le plus dur du métier : immobilité absolue, debout dans une maison, ou couché en lisière d'un bois, du soir au matin. J'ai appris le sens du mot “grelotter” — quand les rotules trémulent comme une sonnerie électrique — et qu'au petit matin, les pieds gelés sont comme de courtes échasses sur lesquelles on trébuche ; les nuits paraissent longues et généralement l'ennemi utilise les chiens et ne tombe pas dans nos panneaux. J'ai, pourpasser le temps, repassé toutes les chansons, intérieurement, et j'en sais beaucoup, y compris le Gloria et le Credo — en passant par Schumann, Delmet et… Botrel (mon ignorance musicale est inavouable). Les chansons de marins sont une bénédiction grâce à leur interminabilité…
J'ai reçu trois fois le baptême : deux fois par les Boches, une fois par les Marocains. J'ai tiré (mon groupe) 83 cartouches : une partie dans la nuit, sur une maison hantée, d'où sortait rafale et grenades (à 25 m.), une partie le jour, sur des pentes ensoleillées par un soleil matinal : j'ai eu des peurs bleues, mes hommes aussi, car il n'est pas agréable d'être fusillé d'arrière et d'avant, entre deux rangées de maisons, par des fantômes à cris de chouette…
Mais je te donne là une idée tragique de ma vie : inexacte, car les heures de bon sommeil et dé joyeux bavardages avec les hommes prennent aussi beaucoup de place. En somme, nous sommes heureux. Je n'insisterai pas sur un autre côté attristant : nous occupons des maisons évacuées, encore meublées. Tu te rends compte de l'état dans lequel se trouve une chambre à coucher de ferme cossue, quand une douzaine de sections — marsouins, chasseurs, Marocains y ont cantonné pendant cinq mois ? J'ai sur la conscience quelques menus méfaits : le bien-être de ma petite bande d'abord. Il y a de curieux miracles : au-dessus de ma tête, intact, un petit casier vitré, contenant un cœur de soie et de dentelles, où sont brodées les fiançailles de Hans et Gretel, 5 mars 1921. A côté, hélas, un crucifix décapité et une trottinette peinte en rouge, entre deux trous de 77…
Car nous avons aussi été bombardés, à la suite d'un avion descendu. Coût : deux infortunés photographes, ou cinéastes, et une de nos sentinelles. »

Ces sentiments contrastés sont bien marqués dans une carte-lettre qu'il m'adressait le 1er avril 194o :

« Cher Patrick. Nous venons de passer des heures dures. A qui le dire, sinon à toi ?
Avant-hier, à la même heure, j'étais dans le fond d'une rivière, repêchant un blessé râlant, qui pesait très lourd et vomissait dans mes bras son déjeuner et sa cervelle. J'ai eu ma peau de mouton et ma veste coupées par un éclat à la hauteur des reins. Blessé aux fesses, quelle honte c'eût été ! Enfin, c'est la guerre.
Aujourd'hui, c'est bucolique. Je viens de passer la revue de nos collets à lièvres et de cueillir une salade de pissenlits. Ils sont superbes, dans ces champs argileux, avec un cœur énorme. On dirait des pissenlits améliorés Vilmorin. Je me suis taillé un beau bâton d'aubépine. Il faisait doux, doux, doux. Je ne vais pas attendre avril pour me découvrir d'un fil.
Fais la moyenne.
Ce soir, nous retournerons au pays de la peur !
Excuse ce mot mélodramatique. Moi brave ? Allons donc ! J'ai une peur azurée, céruléenne, chaque fois que nous nous promenons. Oui, petite émotion toutes les deux nuits, de franchir la frontière, réelle et spirituelle : c'est un ruisseau glacé qui vous coupe en deux quand on y entre : le pointillé vous scie les cuisses… et une petite piqûre au cœur, accentuée par la fusée qui vous illumine, par la rafale qui hurle, féroce, mais impuissante, comme une hydre à langues rouges… Allons, les Fritz ne sont pas tellement surhommes, — mais des gars qui ont la colique, par les nuits froides et noires, tout comme nous. Je t'aime bien. Gil. »

Il semble que le repêchage du blessé dont parle cette lettre fasse allusion à un incident dont Gilbert a tiré une histoire vécue, dont il a pris le titre dans un dicton arabe :

Hatta imout el kelb !
Jusqu'à ce que meure le chien.

C'est un vieux dicton, relique du folk-lore, employé à tout bout de champ dans les bivouacs marocains : “Tu seras de corvée de soupe, jusqu'à la mort du chien — hatta imout el kelb !” Les traînards aux pieds meurtris, qui suivent en serrant les dents, murmurent : “On marchera, quand même, hatta imout el kelb !”
Le petit sergent, seul Français parmi ses hommes, aimait à les faire rire, malgré son vocabulaire arabe encore pauvre : “Salut sur toi, sergent, tout va bien ? — Tout va bien. Louange à Dieu, hatta imout el kelb !” et le grand Larbi ben Cherkaoui souriait de toutes ses dents de jeune chien : pas méchant le sergent, toujours prêt à écrire pour lui des lettres qui s'en allaient là-bas, au douar, saluer “mon père Cherkaoui, ma mère Zohra, mes frères Moha et Haddou, et ma petite sœur Aouicha”.
Et le sergent, de son côté, chargeait de sens la vieille blague, vieille comme la Bible : “jusqu'à la mort du chien !”… oui, tuer le chien en soi, tuer le vieil homme, comme disent les chrétiens…
Il faisait gris, ce matin-là, où pour la vingtième fois, le corps franc suivait les méandres de la rivière, l'oued, comme ils disaient ; dans l'herbe spongieuse des prés lorrains, à la file indienne, de trognon de saule en trognon de saule, tout dorés de bourgeons roux : une relève “en Peinards” : depuis une semaine aucune rafale n'avait cinglé les troncs moussus. Le sergent allait en tête, et, quelque part dans la file, Larbi ben Cherkaoui chantonnait, en secouant allégrement sur son épaule vigoureuse les neuf kilos de “la pièce” :

Pèlerins, qui cheminez sur les routes d'Orient,
Dites à l'Ami de Dieu qu'il ne nous oublie pas
Dieu et ses Anges agréent ta prière !
Pour l'amour de Dieu, ô notre Prophète !

Et le cantique musulman, repris par le chœur en sourdine, se mêlait au chant du ruisseau lorrain.

Alors, ce fut sur eux très vite :

Les quatre premiers obus, alignés comme les dents d'un râteau, tombèrent entre les deux premiers hommes. Aplati, le sergent reçut un coup sur les reins, pensa : “Je suis touché”, se tâta : non, rien qu'une mince coupure, comme faite au rasoir, sur la peau de mouton. “Et mes types ?” Plus personne : comme des grenouilles, tous avaient sauté dans l'oued, assez encaissé pour faire un boyau protecteur ; mais le râteau d'obus, implacable, indifférent comme un jardinier aux bestioles qu'il écrase, retombait, régulièrement, un peu en arrière En avant ! Il faut dépasser le barrage ! Un par un, les hommes rejoignirent ; personne de touché dans le groupe de tête, “mon groipe”, pensa le sergent. Le ruisseau faisait tourner le moulin du village, le but, le refuge des tirailleurs : ils gagnèrent les vergers, où les murs et les talus offraient un abri ; puis la maison fortifiée, où l'on se compta. Les sergents marocains arrivaient haletants : “Deux hommes touchés au deuxième groupe. — Où ça ? — Dans l'oued. — On y va !” Le sergent français s'en retourna, avec le sergent-chef : les obus ratissaient toujours.
Cent mètres ; deux, trois, quatre cents mètres : un râle régulier, là, dans l'eau, sous les saules. Un petit tirailleur, dans l'eau jusqu'à mi-corps, s'efforce en vain d'en retirer un grand corps qui lutte contre lui ; il est blanc et saigne du nez ; l'autre… c'est Larbi ben Cherkaoui. Curieux, ces blessures à la tête, on dirait que le crâne a fait éruption : un petit cratère boursoufle les cheveux ras. Il faut hisser sur la rive le lourd corps, qui se débat : de ses yeux exorbités de bête qui souffre, Larbi ne reconnait pas le Français.
L'artillerie a cessé, la rivière chante, berce là-bas un autre corps celui-là n'a plus besoin de soins. On panse la pauvre tête, on coupe des branches de saule, on débouche des ceinturons ; le petit sergent tient dans ses bras Larbi qui se débat plus mollement. Le sergent ne sait que dire :
“Ma tkhafch, ya oulidi — N'aie pas peur, mon petit enfant !” Mais l'homme est mort, en Larbi ; maintenant, il faut que meure le chien.
On l'a enfin emmené, ficelé sur une échelle sciée : il a mis trois jours à mourir.

« Salut sur toi, sergent, tout va bien ? — Tout va bien, louange à Dieu, hatta imout el kelb. »

C'est à la suite de cette affaire qu'il reçut sa première citation. Ainsi annonce-t-il la chose à sa mère:

« Ton Gil aura treize jours de permission au lieu de dix, grâce à la croix de guerre que vient de lui remettre un petit général gascon qui ressemble à Mauriac. Le motif n'est pas déshonorant, car je n'ai tué personne et me suis contenté de ramener un blessé après avoir conduit mon groupe à l'abri, sous un “bombardement violent” (allons, pas si violent que ça !) d'obus tchécoslovaques, marque Skoda. »
(8 avril 1940.)

Quelques jours plus tard,

« le 26 avril, après soixante jours de contact, nous sommes descendus, et notre camion filait, entre des arcs de triomphe de verdure claire, dans le printemps, et tous les gosses (pas vu un enfant depuis deux mois) nous souriaient et agitaient leurs petits bras ; et toutes les femmes (pas vu une femme depuis deux mois) tendaient leurs poitrines vers nous, et toutes étaient belles et désirables, même les vieilles à la charrue.
Dépassée la ligne M… et ses ouvrages formidables, dépassée la grande ville à gare moyenâgeuse, et nous voici dans la vallée douce, dans les cerisiers en fleurs, sous une pluie tiède. Le vieux château nous abrite, derrière ses portes à bouquets sculptés, dans ses prés verts, coupés dallées de gros tilleuls et de marronniers.
Nous avons dîné d'un souper Pantagruélique, des croquettes de poisson arrosées de Riessling, servis par une petite fille de quinze ans, brune et rose. Et nous jouions les héros, mi-sincères, mi-comédiens. Nous ne jouions rien. Nous étions bienheureux d'une paix totale.
(A sa femme, 27 avril 1940.)

Le 3 mai, il débarquait en permission à Paris.

Il n'appartenait pas à cette catégorie de soldats en permission, dont le premier souci semble être de se libérer de toutes les sujétions militaires. C'est revêtu de son uniforme de tirailleur marocain, enturbanné de kaki, un cheich noué autour du cou, ses décorations suspendues sur la poitrine à la manière d'un vieux rengagé, qu'il passa ses jours de détente.
On se reprenait à vivre après l'hiver. Le printemps éclatait partout. Les propos pessimistes de ceux qui attendaient avec quelque anxiété la ruée germanique étaient moqués comme sentiments de défaitistes ou de paniquards. Gilbert, se comptant parmi les combattants déjà éprouvés, avait droit de respirer librement et d'envisager l'avenir avec confiance. Sous le soleil, dans la joie des retrouvailles, il s'en fut à Saint-Arnould, où il avait abrité femme et enfants; il s'en fut à Beaurepaire, où l'attendaient les siens. De là il poussa jusqu'à Bornambusc pour y saluer les Paumelle.
C'est à Bornambusc, le 10 mai, qu'il apprit à son réveil l'invasion de la Hollande. Son premier mouvement fut de sauter dans un train pour s'en aller prendre sa place sur la ligne de feu. Mais la gendarmerie locale, consultée, assura qu'aucun rappel d'urgence n'était prévu. Les permissionnaires ne devaient pas se précipiter pour créer de l'embouteillage. Que chacun achève son séjour de détente sans l'écourter.
Je le revis alors deux ou trois fois à Paris, tout à son bonheur familial et sans pressentiment fâcheux. Dans le hall du Musée de l'Homme, entre son amie Denise Paulme et sa femme, il ne se refusait même pas à des projets africains. Les Peuls, toujours les Peuls… je le ramenai jusqu'au Lion de Belfort et le déposai sur un des terre-pleins de la place pour y attendre l'autobus qui devait le remettre à Saint-Arnould. C'est là que je l'ai quitté, une fin d'après-midi de mai, dans un Paris déjà sensible au printemps, mais à peine touché par la guerre. La victoire semblait encore plus proche que l'été. Lui, Gilbert, me parut seulement quelque peu affecté par la perte d'un carnet de notes, oublié entre deux coups de téléphone dans un café voisin.

Retour de permission, il tomba en pleine bataille.

« Paris, Saint-Arnould, comme tout cela est loin ! écrivait-il à sa femme le 25 mai. Saint-Arnould aussi loin que Dakar dans le temps et l'espace. Merci pour ton courage. Il y a des choses qui tiennent chaud au cœur : l'amour ; le sentiment de défendre ce qui est sien. Notre coin est le plus réconfortant. Ça tient ! Ça tiendra ! »

Désormais, ses lettres ne seront plus que de courts et hâtifs billets griffonnés au crayon. Il réclame des provisions pour ses hommes : de l'alcool et du chocolat.

« De l'alcool surtout: mes Français et moi-même y puisons un réconfort dont nos nerfs ont besoin. A folle existence, fous remèdes ! »
(26-27 mai.)

Le 5 juin, de quelques mots, il fait le point :

« Notre régiment sait maintenant ce que c'est que la guerre. Finie la drôle de guerre, fini le temps des amateurs du corps franc ! Mais notre secteur n'est pas des pires, quoique nous ayons eu les honneurs du communiqué pour avoir barré la route aux attaques allemandes. Nous avons aujourd'hui 16 jours de lignes et sommes un peu habitués au feu. »

Et il ajoute, — la nature chez lui reprenant le dessus :

Le temps est merveilleux, et les bois fracassés verdoient encore farouchement. Devant moi, un gros hêtre, transformé en perchoir à perroquets, lance encore une branche latérale, comme une verte fusée d'espérance. Foi. Espérance. Charité. Les chrétiens ont la bonne formule. »
(5-6 juin.)

Le 14, il écrit à sa mère :

« Nous vivons allégrement des heures graves, et tu connais assez ton Gil pour savoir que les périodes de tension lui sont salutaires. »

A partir de cette date, nous ne possédons plus trace de lui, soit que ses lettres se soient perdues, soit que, dans le tumulte de ces cinq jours de marches et de lutte, il n'eût matériellement pas trouvé la possibilité d'écrire.

Nous sommes mal informés sur la physionomie des combats qui menèrent Gilbert de la frontière sarroise aux environs de Vaucouleurs, le Vaucouleurs de Jeanne d'Arc, tout au sud du département de la Meuse. Ses parents eurent bien de la peine à regrouper quelques bribes de renseignements sur les derniers combats de son unité. Nulle correspondance n'est possible avec des tirailleurs marocains, et ceux de ses camarades français qui sortirent indemnes de ces journées furent dispersés, en Allemagne, dans des camps de prisonniers.
D'après les dires de l'aspirant Lamouche, prisonnier lui aussi, le 19 juin, le 9e Régiment de Tirailleurs Marocains, venant de Commercy sur Vaucouleurs, continuait son repli en direction de Chalaines. La Meuse franchie, le régiment reçut mission de s'opposer à l'avance ennemie en faisant tête. Il se déploya, face à l'ouest, appuyé sur une colline qui domine Chalaines à l'est. La 10e compagnie, celle de Gilbert, s'installait aux alen tours de la cote 322. Là, deux heures durant, sous des rafales d'artillerie, des bombardements d'aviation et des tirs d'obusiers d'infanterie, à découvert, sans le moindre trou, les hommes s'accrochèrent au terrain en attendant l'heure du déclenchement de l'assaut.
Une première attaque allemande, menée de front contre la position défendue par les Marocains, échoua. Les assaillants furent bloqués par des feux nourris qui provenaient de carrières et d'un petit bois de sapins. Mais tout de suite, avec son esprit de manœuvre offensive, l'ennemi contourna la butte et parvint à s'infiltrer entre les positions tenues par les 10e, et 11e compagnies, le long d'une route qui serpentait au flanc de la colline.
Certains éléments furent ainsi pris à revers. On se battait en combat rapproché.
Gilbert a été vu assurant son casque sous une rafale de mitraillettes. Une nouvelle rafale, et il s'écroulait, atteint au visage, le casque traversé par une balle.
L'ennemi survenait quelques instants plus tard. Il emmenait ceux de ses compagnons de lutte qui restaient debout, sans permettre à ces prisonniers de reconnaître leurs morts et leurs blessés.
On a retrouvé Gilbert avec un groupe de trois Marocains. Un peu plus loin, sur la colline, un autre groupe de cinq corps. Ils avaient lutté jusqu'au bout et étaient tombés à leurs postes de combat.
Chose incroyable, ces maigres détails mirent neuf longs mois pour atteindre Beaurepaire où l'on demeura tout l'hiver dans une cruelle ignorance du sort de Gilbert.
Avant son départ, lors de sa dernière permission, assis sur le bras d'un fauteuil dans la chambre de sa mère, il lui avait lu d'une voix charmante quelques passages de Péguy sur l'Espérance. Le livre était longtemps resté ouvert à cette page-là. On espérait malgré tout…
Et cependant Mme Vieillard n'eut même pas la consolation de contempler une dernière fois son fils :

« Ces pauvres neuf corps, m'écrivait-elle, ont été exhumés le 28 avril et transportés au cimetière de Chalaines. La petite population suivait avec quelques fleurs des champs. Le curé de Vaucouleurs est venu bénir ces neuf tombes. N'ayant pas été prévenue, je n'ai pu malgré mon grand désir assister à cette terrible cérémonie. C'était du reste zone interdite. Une dame de Chalaines et ses filles se sont chargées de ces tristes détails et ont été parfaites de délicatesse. Je viens de recevoir les quelques petites choses qui étaient dans ses poches. Son couteau, sa pipe, son briquet, son mouchoir, une plaque coloniale ornée de caractères arabes, quelques billets de banque. Le tout exhalant une affreuse odeur de cadavre ! Celui du cher Gil… Jésus-Christ achève sa passion en nous. »

Left       Table des matieres       Right